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Si ça continue ça va pas durer

Enorme

Mardi 4, soir.

La dernière nuit a été glaciale malgré la doudoune, le bonnet et tout le reste. réveil sous le bleu, le soleil réchauffe tout très rapidement. Grosse et loooongue journée à ski vers le nord, les pieds et le dos sont en compote, fatigué de marcher, fatigué de porter ces lourdes caillasses, fatigué de jouer à saute-crevasse sur des ponts de neige hasardeux. Pas franchement de peur en passant sur ses gouffres bleus et noirs, qui semblent sans fond, mais plutôt un grand sentiment de déplaisir, de gêne.

Nous sommes probablement les premiers à toucher ces cailloux, à voir cette vue, à dormir ici. Paul, le pilote ne s'était jamais posé dans le coin avant. et il est le seul à voler dans les parages... Personne n'est jamais venu ici !!! Nous sommes les premiers et les derniers avant longtemps.
D'ici, nous voyons le St Elias, monstre de presque 4km de verticale, étrangement étiré dans la hauteur, 1500 mètres plus grand que ses proches voisins, et qui domine le Bagley ice field, ogre glaciaire sans début ni fin, qui déborde littéralement des montagnes, ne laissant apparaitre que quelques rides rocheuses, quelque nunatak qui casse la monotonie de cet amazone de glace.

Énorme est l'adjectif le plus facilement utilisable pour décrire cette nature, mais il est furieusement et définitivement réducteur.







Pas de purgatoire en Alaska

Lundi 3, soir...

Voila quatres jours que je ne suis pas intervenus sur ces pages. Le 31, l'avion nous a extrait de Fan Glacier, dans le (presque) brouillard. Une petite heure d'attente seulement, même pas sous la pluie, après une heure de portage brutal, probablement plus de 35 kg. Trois aller-et retours avec le petit avion ont été nécessaire jusqu'à Oasis Valley (une zone sableuse entre deux glaciers, Fan et Bremner), puis retour au lodge en Cessna .
Sauna tiède et grosse bouffe.
Le lendemain, glande intensive et arrivée de notre quatrième collègue le soir.
Hier, bonne balade autour du lodge, dans la forêt.

Ce matin, décollage avec le gros avion vers le Bagley ice field, le plus gros glacier américain. Je n'avais vu ici que les collines de l'Alaska. Ici sont les montagnes ! Installation du camps, puis boulot à proximité à pied, sur de la bonne neige d'été.
Puis, eneaurme, ski, ski !, ski en Alaska, le rêve de toute une vie, des automnes entier à coller les pages des magazines pour se préparer mentalement, fantasme de tout skieur, skier en Alaska. Un 3 aout !
Sur une pente tranquille, à l'est du camps, une première fois sur une superbe neige d'été, une seconde fois sur la même, mais regelée. Et puis le sommet, avec une vue inédite pour moi dans la catégorie monstrueuse. Simplement pas de mots. Petit pic sans nom, probablement une première d'ailleurs, qui nous a offert un panorama impressionnant, à 360°. Pas assez de mots pour décrire le St elias et sa face de 3500m de pure verticale, le Bagley ice field, duquel n'émerge que quelques nunataks, quelques rides bouffées par la glace, les vallées pleine jusqu'à la gueule de cette glace omniprésente. Pas de moraines ! Le niveau des glaces semble ici être le même que pendant la dernière glaciation.
Cette vue !
Cette vue !!! Malgré la température glaciale ce soir, je ne troquerai cette journée contre aucune autre. La montagne est ici beaucoup plus calme que 1000m plus bas. Pas ou peu de séracs qui se détachent, de la neige recouvre tout, pas de moraine instable, pas d'eau qui coule, quelques éboulis seulement, de temps à autre. Bien sur, le grand beau temps -rare ici- y est pour quelque chose dans cette impression de calme et de sérénité. Le même endroit dans une gentille tempête doit ressembler de très près à l'Enfer. Mais aujourd'hui j'étais au Paradis.
Pas de purgatoire en Alaska.




















(...INTERLUDE...)

On me demande, ci ou là pour quoi avoir grillé plusieurs tonnes de CO2 pour aller taper du cailloux à l'autre bout du monde, en des contrées mal desservies par les transports publics, et aux USA de surcroit, chez la mère Palin...
Je vais tenter une explication rapide et simple:

Quand une chaîne de montagne se forme, sous l'effet de la convergence entre deux plaques tectoniques, la croûte se déforme, se plisse, se casse et certaines parties sont entrainées en profondeur, puis remonté à la surface sous l'effet conjugué de l'érosion et de la tectonique.

Dans le cas des Chugach-St Elias (ce nom ne vous dit rien ? Ces montagnes sont pourtant 10 fois grandes comme les Alpes. Une localisation ici), la deux choses sont intéressantes (sans compter les grizzlis):

1) la présence d'une zone de roche qui a été métamorphisé à haute pression ("Chugach metamorphic core complex" dans le texte), donc à grande profondeur, et qui est remonté rapidement. En étudiant les assemblages de minéraux dans les roches, on peut cartographier la structure de cette unité et comprendre quand et comment la chaîne de montagne s'est crée.
2) Dans cette chaîne de montagne, il y a de beaux et grands glaciers, qui érodent très vite. Il y a aussi un énorme contraste climatique: au sud de la chaîne, du coté de Valdez, il tombe l'équivalent de 5 mètres d'eau par an (contre 0.5m-1.5m chez vous, émoi), alors qu'au nord du coté de Chitina, il tombe bien moins d'1 m. Les glaciers sont donc beaucoup plus développé au sud, et érodent donc plus vite. Cet énorme contraste climatique est suspecté d'être à l'origine de la grande différence d'âge (un ordre de grandeur) de refroidissement entre le nord et le sud *. Si l'on parvient à démontrer que cette différence de vitesse d'exhumation est due au climat, on peut quantifier le couplage entre atmosphère, érosion et tectonique. Et l'air de rien, c'est un des gros challenge en géosciences en ce moment. Une révolution presque aussi grosse que la découverte de la tectonique des plaques il y a 40 ans.

Voila pourquoi, donc. Promis, demain je remet des photos !


* Ages de refroidissement par (U-Th)/He sur apatites, soit 70°-100°C pour les intimes

Dernier jour sur Fan Glacier !

Jeudi 30, soir.

Nous avons hier sous un ciel splendide pris des risques inutiles entre ébouli vif et (très) raide, et tête de pierrier fuyant. Pas de bobo, mais une bonne dose d'adrénaline. Hier soir, peut être est-ce lié, je me suis endormi moins sereinement que les autres soirs, en pensant à l'éphémère situation de notre camps, entre deux glaciers, trois lacs et autant de torrents. Cette inquiétude sourde m'avait tenu au ventre les premiers soirs, puis avait disparu. En pleine nuit, bien plus fort que les chutes de séracs et de blocs auxquels nous avions fini par nous habituer, l'énorme coup de canon d'un bloc de glace dans le lac a réveillé tout le monde en sursaut.
Et si la vague crée montait jusqu'aux tentes ? Et si... ?
Pas le moindre risque objectif pour nous, mais difficile de se rendormir...
Aujourd'hui, les yeux collés, nous sommes parti vers le nord avec tous nos échantillons, plus de 60kg de cailloux que nous avons déposé près de la landing zone, en prévision de la levée du camp, demain. Nous avons poursuivi vers le nord en direction de la langue terminal du glacier, marchant sur des tapis de myrtillers et autres arbustes nains, les premier depuis dix jours, les premiers moustiques aussi, nombreux et gros comme le poing. Au moins.
Un dernier long retour vers le camps, pour un dernier soir ici, improbable home, indispensable abri, petite maison de toile...
Nous sommes sales, nous sommes fatigué, nous sommes heureux. Je suis plein d'énergie, cette immensité sauvage que nous avons effleuré de long (20km) en large (6km) m'a donné beaucoup plus que ce que j'attendais. J'attendais du visuel qui épate, j'ai eu en plus, dans la durée, l'infinie désinvolture de ces montagnes à notre égard. J'ai eu, je l'ai déjà dis, l'impression de fouler une terre vierge, de toucher des roches neuves, de me régénérer moi-même...






Du lourd dans les jambes...

Mardi 28, soir.

Grosse grosse journée hier dans la moraine gauche du Fan Glacier. six heures pour quatre kilomètres, à mi chemin entre le funambulisme et le sport de combat dans des blocs instables, énormes. Ils bougeaient rien que de les regarder, de penser à eux, ces gros pavés de plusieurs quintaux. Se casser une jambe là dedans, à plusieurs heures de marche du camps, et à plusieurs jours d'attente de l'avion n'est absolument une option viable. Ambiance de grande concentration donc, entrecoupée de jurons à faire pâlir les ours.
Le retour par la surface du glacier a été bien plus facile en comparaison, bien que les crevasses aient bougées depuis que nous sommes là, et que nous avons du retrouver un nouveau chemin pour le camps.
Bilan de la journée pour moi: une bonne paire de douleurs tendineuses, façon Achille, qui m'a bien fait dégusté aujourd'hui. Nous sommes retourné en rive droite amont, devant un tableau idyllique de séracs, de glaciers, de pics, d'arêtes, de couloirs, de corniches, d'avalanches et de faces nord gargantuesques, gavées de neige et de glace.

Bonne grosse fatigue ce soir, il est 21 heures, les paupières et les jambes sont lourdes....














De la tectonique des plaques (sentiment concret)

Dimanche 26, soir

Une pluie battante s'est abattue cette nuit sur nos tentes, après une magnifique série de nuages lenticulaires et autres piles d'assiettes sur les sommets. Nous sommes donc resté ce matin au lit jusqu'à 11 heures avant de jouer au cartes et de faire une promenade vers l'ouest, sur le glacier qui est à l'autre bout du lac, de quoi faire quelques images que j'espère honnêtes.
Le temps ce soir est redevenu sec et froid. Voila une semaine que je dors avec doudoune, bonnet, pantalon thermique et chaussettes, bien que je ne soit pas frileux (mon duvet a un peu d'âge, par contre)...
Nous nous lavons les dents dans la plus grande salle de bain du monde, eau froide à tous les étages. Les grondements sourds des seracs et de blocs qui au loin tombent régulièrement nous rappellent que ce n'est pas une vrai salle de bain, avec simplement une tapisserie murale "montagne". Nous sommes à la fois dans l'idée de montagne, dans le sens ou les montagnes alentours sont idéales (même si la plupart des sommets ne portent pas de nom), et bien loin de la simple idée de montagne, car plus concrètes que jamais, de glaces et de rocs, d'eau et de sable, soumises à une force nettement dominante, la gravité, visiblement.
Autant dire que ce qui pousse derrière est bien costaud.